PAS DE COLORADO POUR NOEL, une nouvelle de REYES & KNIGHT

Si vous n’avez pas encore lu Reyes et Knight, profitez de l’intégrale qui est encore en promo pour deux jours (jusqu’au 31/12/22)


Rafael et Drake ont prévu d’aller passer Noël aux Pins, dans le Colorado, avec Filipito. Mais le blizzard s’en mêle et les deux amoureux doivent aller faire des courses en catastrophe. A côté du supermarché, la guerre des gangs était une promenade de santé.

Reyes

Je suis rivé au petit écran, enfin, à l’écran géant de télé que Drake et moi avons installé sur le mur du salon, cadeau de Noël en avance. Les pubs finissent, et le programme reprend. Je grogne  « allez, accélère » et enfin, c’est la météo. Je suis plus concentré que pour une finale du Super Bowl. Je grimace en découvrant la carte. A Los Angeles, nous avons une fin d’année douce et pluvieuse. La flotte est la bienvenue après la sécheresse. Mais le Colorado est en plein dans le super blizzard qui touche une bonne partie du pays. Problème, nous devons partir demain pour les Pins, Colorado, pour passer un Noël à faire du ski.

— Alors ? demande Drake en passant devant l’écran.

— Vire ton cul, grogné-je, peu aimable.

Il vient s’asseoir à côté de moi.

— Putain, mais regarde-moi cette merde, soupiré-je. Il fait moins huit mille dans le Colorado.

— Moins cinquante, corrige Drake, toujours la précision en marche. Le plus inquiétant, c’est le blizzard. Ça te gèle les couilles sur place.

— Papa Drake, il a dit un gros mot, rigole Filipito, mon fils, le joyau de ma vie, en entrant dans le salon en trombe.

— Papa Drake doit mettre un dollar dans la jarre, dis-je sans quitter l’écran des yeux. Oh, putain.

— Et un dollar dans la jarre pour papa Rafael, se moque Drake.

— Non, mais regarde ces prévisions, soupiré-je. C’est mort.

Filipito vient se percher sur le canapé entre nous, son petit visage inquiet.

— On ne va pas voir tata Crystal ?

— Je ne pense pas, pas maintenant, soupiré-je. On ira cet été.

Mon fils a une grosse moue déçue. L’an dernier, il était tout content d’aller aux Pins, notre lieu de villégiature dans le Colorado, où il a découvert les joies du ski.

— Drake ? demandé-je. Tu as vécu là-bas.

— Je n’ai jamais eu un temps pareil, reconnait mon compagnon. Franchement, je ne le sens pas. Les avions vont être cloués au sol de toute façon. Et ce serait dangereux d’y aller en voiture. Les gens…

Il s’arrête net, parce que Filipito l’écoute attentivement. Je coupe le son de la télé quand le présentateur annonce qu’il y a des morts, des gens dans leur voiture qui ont eu un accident et ont gelé sur place.

— Les gens vont rester cloitrés chez eux, finit Drake. Je vote pour rester ici.

— On reste, dis-je.

Je lui fais confiance pour ça. Je suis un ancien chef de gang de L.A., lui est ancien shérif aux Pins, il a l’expertise.

— Je vais appeler Crystal pour lui dire qu’on annule, soupire Drake.

— On ne va pas fêter Noël, alors ? s’inquiète Filipito.

— Bien sûr que si. On va aller faire des courses pour nous préparer un bon repas.

Heureusement, les cadeaux sont déjà achetés. Ils sont planqués en haut des placards pour éviter que Filipito ne les trouve. Il sait à présent que le Père Noël n’existe pas, mais je veux qu’il ait la surprise en ouvrant ses paquets. Mais nous n’avons rien à manger. On a tout fini hier soir, justement en prévision de notre absence. Même le congélateur est presque vide, il nous reste des pizzas et des burgers, ça ne fait pas un repas de Noël digne de ce nom.

— Prends ton blouson, on va faire les courses, décide Drake. Filipito, mets tes bottes.

Mon fils bondit du canapé, tout content de sortir et d’aller au supermarché avec nous. Il a probablement déjà en tête les bonbons qu’il voudra qu’on lui achète. Nous devrons jouer serrer pour lui faire plaisir sans lui donner une indigestion. De toute façon, nous n’en avons pas pour longtemps. On va acheter de quoi faire un chili, de la glace, des sodas pour Filipito et de l’alcool pour nous. Et du lubrifiant. On en a presque plus.

Drake

Tout Los Angeles a décidé de venir faire ses courses dans le même supermarché que nous. Le parking est plein, et je dois tourner dix minutes avant de trouver une place. Filipito, sur le siège arrière, pointe du doigt les voitures qui partent, mais il y a des voitures devant nous et nous devons attendre notre tour.

— Mais put… bon sang, se corrige Rafael, fonce !

— Ils étaient là avant nous, objecté-je.

— Mais mec, si tu attends que tout le monde soit garé, on va passer Noël ici. J’aurais dû prendre le volant.

Je sais bien pourquoi j’ai attrapé les clés en premier. Rafael conduit comme lorsqu’il gouvernait son quartier, en mode Fast & Furious, et dégagez pour me laisser la place. Lorsqu’on vient faire les courses ensemble et qu’il y a du monde, il s’attire des regards noirs parce qu’il grille toujours la place aux autres. Il le sait et il s’en fout. La ville est une jungle et il fait ce qu’il faut pour survivre, déclare-t-il.

Je me glisse enfin dans une place qui vient de se libérer et je prends les cabas. Filipito sautille devant nous, mais Rafael l’attrape par la main. Les parkings sont dangereux pour les enfants, avec les conducteurs pressés. Nous passons les portes coulissantes et le petit attrape un chariot.

— Il nous faut quoi ? nous demande-t-il d’un ton sérieux.

— De quoi faire un chili, répond Rafael. Tu nous conduis au rayon, bonhomme ?

Son visage s’est adouci, comme chaque fois qu’il parle à son gosse. Filipito fonce avec son chariot, zigzague entre les gens, et s’attirent des regards malveillants, vu qu’il fait exactement comme son père avec la voiture. Lorsque les gens voient deux hommes ensemble, certains pincent les lèvres en mode « ah ben, des gays, faut pas s’étonner que le gosse soit mal élevé », parce que tout le monde sait que les hétéros ont des gosses parfaits, avant de se dire que le brun du couple n’a pas l’air commode et retourner à leurs affaires.

Vingt minutes plus tard, nous avons de quoi faire le chili, et j’ai un début de migraine. Le supermarché est tellement bondé qu’on progresse dans les rayons à la vitesse d’un escargot. Ça crie, ça chiale (les mômes), ça se bouscule, ça se roule par terre (les mômes toujours) et ça s’engueule (les parents). Les vendeurs ont l’air dépassé et j’en vois un qui se glisse par une porte latérale ni vu ni connu, histoire d’échapper à cette folie furieuse. Les hauts parleurs diffusent des chants de Noël à fond, et juste après un énième « vive le vent d’hiver » on a droit à Mariah Carey. Pitié, pas ça. Je cherche mes écouteurs, mais bien entendu je les ai oubliés à la maison. Rafael grogne tout haut.

— Putain, ils veulent nous faire devenir sourds ?

Le vilain mot fait se retourner des mères de famille, mais le visage fermé de mon compagnon et son air mécontent les dissuadent de faire une remarque.

— Un dollar dans la jarre, chantonne Filipito.

A ce stade, Rafael l’a mis en sécurité sur la barre du chariot, et fait bouclier avec son corps. Il pousse du monde, se faufile, mais doit faire comme tout le monde et attendre lorsque nous devons couper une file d’attente pour la caisse. Les gens ne bougent pas.

— Mais je ne veux pas vous passer devant, madame, je veux juste aller dans le rayon d’à côté, plaide-t-il.

— Si je bouge, je perds ma place. Faites le tour.

Rafael baisse la tête, et je sens qu’il va bousculer son chariot. Je prends les choses en main, et je nous fais faire demi-tour. Mauvaise idée. Nous remontons le courant. Cette fois, nous sommes bel et bien coincés.

Ma migraine progresse. Il fait trop chaud. J’ai l’impression que je ne sortirais jamais d’ici et que je suis condamné à passer ma vie à tourner en rond autour des rayons.

— Bon, il y en a marre, déclare tout à coup Rafael. Je te confie Filipito. Protège-le au péril de ta vie et ne lui achète pas trop de bonbons.

—  Mais qu’est-ce que tu fais ?  

Mon mec me fait un sourire un peu inquiétant, comme lorsqu’il dirigeait encore un gang. Il a fait descendu le zip de son hoodie et dévoile son tatouage sur la gorge. Avec sa barbe de trois jours et ses yeux sombres, il a l’air de ce qu’il est, un type qu’il ne faut pas chercher.

— Je prends les chemins de traverse.

Il contourne le chariot, et progresse à grands coups de coude dans les gens et de cul dans les chariots. Je le perds vite de vue. J’entends un cri de détresse et j’attrape mon beau-fils à bras le corps avant que la marée humaine ne l’emporte. Je le soulève et le mets en sécurité dans le chariot. Il proteste qu’il est trop grand pour être dans le siège enfant, ce qui est vrai, alors je replie le tout et je le laisse debout, agrippé à la barre. Dans cette position de maître du monde, il est ravi. Quant à moi, je fais littéralement une barrière de mon corps pour le protéger. J’ai fait partie du SWAT, j’ai été shérif, mais rien ne m’a préparé à la férocité des mères de famille qui font les courses à la dernière minute pour mettre quelque chose sur la table du réveillon. Je vois des visages féroces, des femmes déterminées à remplir leur caddie coûte que coûte, et tant pis pour les morts.

J’ai peur.

Rafael

Soit je saute par-dessus les rayons, comme aux grands jours de ma vie de gangster, quand je sautais par-dessus les clôtures pour échapper aux flics, soit je trouve un autre chemin, mais je ne vais pas passer ma vie dans ce bordel. Je renonce à jouer au parkour dans le magasin. Beaucoup de rayons commencent à être vides et je risque de faire tomber les étagères, ou pire, de tomber et de me faire piétiner par la foule. Et puis ce serait un mauvais exemple à donner à mon fils, qui a tendance à m’imiter. Il imite aussi Drake, ce qui équilibre. Je me faufile en mode racaille qui disparait dans la foule, en grognant des excuses quand je bouscule les gens, et en prenant mon air méchant. La vieille magie opère toujours, et je me retrouve rapidement contre le mur. Je regrette de ne pas être Spiderman pour pouvoir crapahuter jusqu’à la porte réservée au personnel, mais j’y arrive à grands renforts de coups de coudes. Je suis en sueur. Je pousse le battant, qui n’est pas verrouillé, ce qui est une grosse erreur, et je me retrouve au calme et au frais. C’est décidé, je passe mes vacances ici.

Mon plan était de rejoindre le rayon des glaces puis des alcools en passant par les coulisses, mais je comprends un truc. Tout ce dont j’ai besoin est à portée de main, sur des palettes, prêt à être mis en rayon. Seulement il y a des caméras. Pour un type qui a passé sa vie à les éviter et a chourré dans les magasins avant même de savoir lire, ce n’est pas un problème. Je remarque que les employés de la réserve portent tous une veste orange fluo, histoire de ne pas risquer de se faire écraser par un chariot-élévateur. Je zigzague jusqu’à un coin où plusieurs sont suspendues, j’en mets une et rabat ma capuche. Je prends deux bouteilles de tequila, me dit qu’il me faut aussi une bouteille de vin blanc, et de la bière, mais j’ai vite les bras encombrés. J’aurais dû prendre un des cabas.

Putain.

Je note de déposer un nouveau dollar dans la jarre, parce que j’ai dit un vilain mot. Zut, avant je jurais du matin au soir, mais maintenant que Filipito est en âge de comprendre, je fais gaffe. Je veux que mon petit bonhomme grandisse bien. Bon, de toute façon, il apprend tous les jurons à l’école, avec ses copains, mais je ne veux pas donner à mon fils l’impression que les adultes disent des grossièretés à longueur de journée.

Je dois trouver un sac, n’importe lequel, mais il n’y en a pas en vue. Par contre, il y a des chariots. J’en prends un, et je pars faire mes courses. Je croise des employés qui ont le nez dans leur tablette pour remplir leur chariot pour des commandes, et ne me prêtent aucune attention. Le tout, dans ces cas-là, c’est de prendre l’air du type qui sait où il va et a le droit d’être là. Je mets de l’alcool, des chips et des amuse-gueules dans le caddie, je rajoute des petits légumes parce que je suis soucieux de ma santé (j’entends les membres de mon ancien gang ricaner), et je vais au rayon des glaces. Tout est dans de gros bacs. J’ai un assortiment complet devant moi. Je choisis deux packs vanille, caramel et noix de pécan, le parfum préféré de Drake et moi, et du chocolat pour Filipito. Je rajoute un pack de glace à la cerise. Je crois que j’ai tout. Ah non, il faut que je rajoute des gâteaux, bien sûr.

— Je peux savoir ce que vous faites là ? demande soudain une voix dans mon dos.

Je sursaute violemment et me retourne, ma main allant automatiquement à mon côté. Sauf que je n’ai pas de flingue, que nous ne sommes pas dans la rue, et que le type qui m’a surpris est un employé du supermarché. Je perds mes réflexes. Dans le temps, me faire surprendre comme ça m’aurait valu de me faire flinguer.

Le type est un jeune Latino, qui porte un costume sur une chemise blanche, avec un badge qui annonce qu’il s’appelle José et qu’il est manager.

— Je prépare une commande, je réponds avec assurance.

— Où est votre tablette ? Et votre badge ?

Je tapote ma poche et je dis que j’ai perdu mon badge, mais que Juan m’a assuré que c’était okay.

— Juan ?

— Le señor Lopez.

C’est l’un des noms les plus courants dans notre communauté. Le type me jauge.

— S’il vous plait, monsieur, je suis payé à la commande, dis-je d’un ton suppliant qui me donne envie de gerber. Si je ne fais pas mon quota, je serais renvoyé.

Dans le temps, je lui aurais dit de dégager et de s’occuper de ses fesses, mais j’ai laissé cette attitude derrière moi, du moins, dans la vie privée. Au taf, c’est autre chose. Mais s’il continue à me faire chier, je lui donnerais un petit aperçu de Rafael Reyes, chef des Diego Sangre, le type qui te fait changer de trottoir quand tu le croises. Je suis sauvé par le portable du type qui répond tout en me gardant sous les yeux, avant de se mettre à engueuler son interlocuteur. Je commence à bouger, et il me fait signe de filer. Ouf. Je n’avais pas envie d’être méchant la veille du réveillon.

Je sors par la première porte que je trouve, et je rentre en plein dans un autre chariot.

— Hé, regarde où tu vas, connard ! m’exclamé-je.

— Va te faire voir, enfoiré, répond le grand blond que j’ai bousculé.  

— Deux dollars dans la jarre ! s’écrit mon fils d’un air ravi.

Drake et moi nous sommes rentrés dedans, et pas de la façon habituelle. Il fronce les sourcils en me voyant.

— C’est quoi cette veste ?

Je m’en débarrasse en la jetant au sommet d’un rayon, puis je me lance à l’assaut des caisses après que Drake ait transféré le contenu de son chariot dans le mien. Filipito fronce soudain les sourcils.

— Papa, tu m’as pris mes sodas ?

Merde, merde et merde. J’ai oublié. Je n’ai pas l’habitude d’en acheter. Je fais très attention à ce que mon fils avale, et ce, depuis sa naissance. Les sodas sont plein de sucre et de produits chimiques, aussi n’y a-t-il droit que lors d’occasions spéciales, comme Noël. Et comme un con, j’ai oublié.

— Ce n’est pas grave, papa, m’assure mon petit bonhomme, je m’en passerais. Je t’assure.

J’ai horreur quand mon fils est raisonnable. Il a presque sept ans, d’accord, mais ce n’est pas une raison pour se comporter comme un adulte. Il est surdoué, il va dans une école spéciale, et il a compris que faire les courses était pénible pour Drake et moi, et il est prêt à sacrifier son petit plaisir pour nous.

— Bouge pas, bonhomme, dit soudain Drake. Je vais les chercher.

— Prends la veste.

— Le rayon est à vingt mètres, me répond-il. Je vais y arriver. Garde ta place dans la file et ne laisse aucune mamie te passer devant.

Drake

Bon, mec, tu as fait du football américain, ce qui est autre chose que le soccer européen. Tu chargeais comme un malade et tu passais une rangée de grands costauds sans sourciller. Alors ce ne sont pas trois chariots qui vont t’arrêter. Et Filipito adore les sodas à l’orange que nous lui avons promis. Je refuse de briser son petit cœur.

Je carre les épaules sous mon blouson, et j’avance d’un pas. Déjà, la marée humaine et métallique des chariots a englouti mon mec et son fils. Je bute contre un mur de chair, littéralement. Toute une famille fait bloc autour d’un rayon et se dispute pour savoir quelle marque prendre.

— Pardon, dis-je en essayant de passer.

J’aurais pu parler à un mur, j’aurais eu le même résultat. Je tente le forcing, mais ils me repoussent. Je sors alors mon téléphone et fait semblant d’avoir une conversation avec ma mère, qu’elle repose en paix.

— Oui, m’man, il y a une mega promo sur les chips, c’est un vendeur qui me l’a dit, mais il y a très peu de stock.

La famille gourmande m’entend, et fonce brusquement vers moi. Je suis bousculé, et même frappé par des coudes pointus, et je manque lâcher mon téléphone, mais j’ai avancé de deux mètres. Plus que dix-huit, et je suis bon. Je préfère ne pas penser au retour. Je me faufile, je refais le coup de la promo – le vendeur du rayon doit se demander ce qui se passe – et j’arrive enfin devant les sodas. Je suis en sueur, et il y a une déchirure à mon blouson. J’attrape le pack de six cannettes, et je fais demi-tour. Je cherche Rafael des yeux. Il est presque arrivé à la caisse, et il pose déjà nos achats sur le comptoir. La caissière commence à les scanner. J’avance de quelques mètres, mais je suis bloqué par des chariots. J’envisage de sauter de l’un à l’autre, mais je risque d’écraser des denrées et des gosses. Rafael me cherche du regard, parce que la caissière a presque fini, et me fait signe. Je brandis le pack, et soudain j’ai une idée.

Je hurle « Geronimo » et je me lance contre les chariots. Je me prends du métal dans les cuisses, mais je passe. Je finis par me prendre les pieds dans un cabas posé sur le sol et je finis à genoux, devant Rafael, le nez au niveau de sa braguette. Il me prend le pack des mains et le pose sur le tapis roulant, tandis que la caissière explose de rire.

— Chéri, pas devant les gens, voyons, me dit Rafael. Il y a des enfants qui regardent.

Je me relève avec un grand sourire. Ça rigole autour de nous. Au moins, j’aurais détendu l’atmosphère. Brusquement, je me rappelle quelque chose.

— Merde, j’ai oublié le lub… la sauce, je corrige au dernier moment.

C’est notre code avec Rafael pour parler de lubrifiant.

— Mais non, fait Filipito soulevant le gros bidon de sauce piquante, il y en a plein.

Il ne comprend pas pourquoi nous éclatons de rire.

— On se débrouillera, fait Rafael. Je ne retourne pas dans cet enfer.

Moi non plus. On prendra de l’huile pour la peau, de la crème solaire, voire du beurre, comme dans un vieux film. On salivera comme Mutt lorsqu’il voit de la bouffe. Non. Oh bordel, il faut que je m’enlève cette image de la tête, c’est dégueu.

Il nous faut encore dix minutes pour retourner à la voiture, et presque autant pour sortir du parking. Je suis en sueur, j’ai mal partout, et j’ai laissé le volant à Rafael avec ma bénédiction pour foncer dans le tas. A ce stade, je veux mon canapé, les pieds sur la table basse, avec une bière bien fraiche.

— Je déteste faire les courses, je gémis.

— Moi j’aime bien, fait Filipito. C’est comme une étude de mouvements des flux.

Son père et moi échangeons un regard. Parfois, notre petit génie sort des trucs qu’aucun de nous ne comprend vraiment.

— Vraiment ? fait Rafael. Si tu nous expliquais ?

Le petit se lance dans un discours où je ne comprends pas grand-chose, même si je reconnais des éléments qu’on m’a enseignés au SWAT, sur les mouvements de foule. Sauf que notre instructeur faisait des schémas au tableau et employait des mots simples. Rafael et moi échangeons un regard. Nous avons appris ensemble à maîtriser le « ah oui ? Raconte » et le « vraiment ? » même si nous n’écoutons que d’une oreille. Les enfants, surdoués ou pas, ont besoin d’attention. Mais je suis un peu inquiet de voir que Filipito emploie de plus en plus de mots que je ne connais pas.

— Je peux avoir mes bonbons ? demande soudain le petit génie de la famille Reyes.

J’ai un grand sourire et je sors le paquet de ma poche. Ça, c’est un langage que je comprends.

Rafael

Je ne peux retenir un gros soupir de soulagement lorsque je me gare devant notre maison. Je prends les sacs de courses et je vais tout mettre au frais, tandis que Drake essaie à nouveau de joindre Crystal, mais ça ne répond pas. Ils ne doivent plus avoir de réseau. Mutt nous accueille comme si nous étions partis quinze jours sans lui laisser de croquettes et nous saute dessus, avant de se calmer lorsqu’il comprend que nous n’avons pas de friandises pour lui. Il part jouer avec Filipito.

On s’effondre sur le canapé et nous virons nos baskets pour détendre nos orteils qui ont été copieusement écrasés durant notre séance de courses. D’habitude, j’aime bien notre samedi après-midi au supermarché, avec Drake et Filipito, à faire nos achats en famille. Je n’aurais jamais pensé apprécier ces moments tous simples. Mon couple avec Drake me fait aimer des tas de choses qui étaient des corvées avant. Du temps où je dirigeais mon gang, de toute façon, j’allais dans une superette de quartier dont le propriétaire me préparait tout et me faisait une généreuse ristourne en échange de ma protection.

Je ne regrette pas ce temps-là.

Mais ces courses-là ont été épuisantes. Drake m’enlace. Il essaie toujours de joindre Crystal.

— Je commence à être inquiet, avoue-t-il.

— Moi aussi. Je l’aime bien, la mère Crystal, avoué-je.

J’allume la télé. Le nombre de morts a augmenté, et les blizzards sont pires que jamais. Il ne faudrait quand même pas que les Pins aient été ensevelis et qu’il soit arrivé quelque chose à Crystal et son mari. Mais l’écran du téléphone de Drake s’allume soudain, et le visage de notre Crystal préférée s’affiche.

— Bonjour les garçons, nous dit-elle joyeusement.

Nous lui apprenons que nous ne venons pas, mais Crystal n’en prend pas ombrage.

— J’ai fermé les chalets, de toute façon. Nous sommes tous réunis dans le grand chalet, celui qu’occupe d’habitude Venus Marie, avec les deux familles qui sont arrivées avant la tempête, histoire d’avoir chaud et de veiller les uns sur les autres. Mais j’ai essayé de vous joindre toute la matinée pour vous dire de ne pas venir. Nous sommes coupés du monde.

— Ça va aller pour vous ? m’inquiété-je. Vous avez de quoi vous chauffer et manger ?

— Oui, nous avons des stocks, répond Crystal avec un grand sourire.

Elle est bizarre. Si elle a tout fermé, ça veut dire que la saison de Noël est foutue pour elle, et qu’elle va perdre du fric, pourtant elle sourit comme si elle venait de gagner au loto.

— Tout va bien, Crystal ? insiste Drake.

Crystal a un sourire radieux.

— J’ai cru que j’avais perdu Hank, nous explique-t-elle. Il était parti en ville, et il ne revenait pas, et le blizzard empirait. J’ai vraiment cru que je ne reverrais jamais mon Hank. Et j’ai prié, les garçons, comme jamais je n’avais prié. Et Hank est soudain revenu, à pied, gelé, mais sans même un rhume. Dieu a entendu mes prières et l’a sauvé. Alors oui, je vais bien. Mon mari est vivant, c’est tout ce qui compte. Nous fêterons Noël avec peu de choses, mais nous rendrons grâce au Seigneur pour tout ce qu’Il nous a apporté.

Okay, Crystal est en pleine crise religieuse. Cela dit, je peux la comprendre. Si je pensais Drake perdu dans le blizzard, moi aussi je prierais de toute mon âme, même si je suis un pur mécréant. J’ai des restes de religion de mon enfance.

L’image saute plusieurs fois. Crystal nous dit au revoir et dit qu’elle priera pour nous et Filipito. Drake et moi échangeons un regard lorsque la communication est coupée.

— Tu crois qu’elle a fait du spacecake ? demande Drake.

Ça nous rappelle des souvenirs d’un Noël passé où Crystal avait utilisé par mégarde de l’huile contenant de la beuh pour faire des gâteaux. Tous les Pins en avaient mangé et Hank planait littéralement.

— Elle était juste contente que son mari soit en vie, fais-je. Tu ne serais pas content si je survivais à un blizzard ?

Drake éclate de rire.

— Ici, à Los Angeles ?

— Ecoute, avec le réchauffement climatique, il ne faut jurer de rien. Si ça se trouve, un jour, on skiera sur Rodéo Drive, répond-je.

On éclate de rire, mais ce n’est pas si fou. J’entends brusquement un cri. Filipito surgit dans le salon.

— Mutt a volé le pain de maïs !

Ah non ! Je l’avais posé sur le comptoir, et j’ai oublié de le ranger. Nous partons à la recherche de notre grand fou à longs poils blancs, et nous le trouvons dans son panier, en train de faire un sort à son butin. Drake jure copieusement en lui l’enlevant de la gueule, et même Filipito n’ose pas dire « un dollar dans la jarre ». La situation est grave. Nous n’avons acheté qu’un pain de maïs, et il présentement déchiqueté et couvert de bave de golden retriever.

— Mutt, tu es privé de croquettes pour Noël ! crie Drake, pas content. Putain, je te jure, je ne retourne pas dans cet enfer pour en racheter.

Il jette les restes dans la poubelle tandis que Mutt se fait tout petit, ce qui est difficile pour un chien de cette taille. Filipito lui tapote la tête.

— T’en fais pas, moi je t’aime toujours, dit-il au chien.

— Mais moi aussi, je l’aime toujours, grommelle Drake. Simplement il fait chier.

— Hé, vas-y doucement sur les jurons devant mon fils.

— Techniquement, chier est un verbe du registre très familier, intervient Filipito, pas un juron.

Drake se met à rire. J’ouvre les placards, mais il nous manque des œufs et du beurre pour faire nous-mêmes un pain de maïs.

— Je vais appeler Rosa, dis-je. Elle pourra peut-être nous en apporter.

Mais ma chère sœur, lorsque j’arrive à la joindre, me répond qu’elle ne peut pas bouger de chez elle, vu qu’elle est elle-même en train de préparer le repas du réveillon. Et puis traverser une bonne partie de L.A. juste pour nous apporter un pain de maïs ne la tente pas trop.

— Allez, on y retourne, soupiré-je en prenant mon blouson.

Cette fois, nous ne parvenons même pas à nous garer. Filipito nous dit alors très sérieusement qu’il va aller lui-même chercher le pain de maïs, pour peu qu’on lui donne de l’argent. Drake approuve, mais je suis plus circonspect. J’arrête la voiture juste devant les portes et j’hésite. Il a presque sept ans, d’accord, mais larguer mon fils dans un supermarché bondé me fait peur. Et s’il se perdait ? Et si quelqu’un l’enlevait ? Et s’il tombait et se faisait mal ?

— Je te rappelle qu’à son âge tu jouais les courriers pour un gang, murmure Drake.

Justement, je ne veux pas que mon fils suive le même chemin. Mais je ne veux pas non plus en faire un gamin incapable d’aller faire une course simple. Je lui donne deux billets, et je lui dis que nous l’attendons. Naturellement, je me fais klaxonner, du coup je bouge de quelques mètres avant de revenir au même endroit.

— Gare-toi, parce qu’il en a pour un moment, me conseille Drake.

Il en a de bonnes. Il n’y a pas une place en vue. Je continue de tourner autour de l’entrée, en me disant que je vais finir par me faire jeter. Je m’arrête à deux mètres de la porte d’entrée, quand j’entends quelqu’un taper à ma vitre. C’est Filipito. Il a un gros pain de maïs à la main. Je dois rêver. Il ne s’est pas écoulé plus de dix minutes.

— Mais comment tu as fait ? demandé-je en le faisant monter.

Il me tend la monnaie et le ticket de caisse, preuve qu’il l’a bien payé, ce qui me rassure.

— J’ai pleuré, dit-il d’un ton innocent. Je suis allée voir une dame à la caisse, qui en avait dans son chariot, et je lui ai dit que je me ferais gronder si je ne ramenais pas très vite un pain de maïs à la maison. Elle m’a donné le sien, et m’a laissé passer avant elle. J’avais observé que beaucoup de gens en avaient aujourd’hui, et j’ai juste cherché la façon la plus rapide d’en acheter un.

Il a son plus charmant sourire en disant cela.

— Il me fait un peu peur, murmure Drake tandis que je redémarre.

— Moi aussi, marmonné-je.

Mais je suis très, très fier. Et je vois que Drake l’est aussi.

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